dimanche, juillet 19, 2009
Croisade vers la lumière
Je marche dans cette forêt depuis des heures.
Seul.
Le soleil a commencé depuis déjà longtemps sa longue course vers le soir, et la fraîcheur me saisit tout le corps. J’ai froid... Je grelotte depuis déjà longtemps, mais maintenant, les températures deviennent si contrastées entre l’extérieur et la fièvre qui rougit mes joues, que cela devient difficile, si difficile que peu de mots arriveraient à traduire les milliers de souffrances qui me rongent…
Et pourtant, je marche. Droit devant. Les arbres sont hauts et je n’entends presque plus le chant des oiseaux qui s’en sont retournés à leurs foyers. Et moi je marche... Je poursuis ma route infernale avec, pour seul compagnon, le tambourinement insupportable de mon sang quand il arrive à ma tête. Ca cogne, là-dedans !... Ca fait horriblement mal, mais je continue... Il le faut !
Et puis j’ai soif... Mes lèvres sont horriblement sèches, tellement sèches que je les sens prêtes à se déchirer en mille morceaux... et j’ai de plus en plus de mal à respirer. De temps à autres, le bruit d’un petit animal de ces lieux me rappelle que je suis encore chez les vivants. Je suis fatigué... chaque pas me pèse comme si je traînais un boulet cloué à ma cheville, rivé dans mes os... C’est aussi pour cela que mes jambes sont lourdes et que j’ai mal partout...
J’ai envie de m’asseoir, mais je ne peux pas me payer ce luxe : non, il faut que je poursuive ma croisade sans perdre de temps, ma quête vers un quelque part où je vais, guidé par mon seul instinct : c’est devant... A force de marcher dans cet état, non seulement la tête me fait mal, mais elle tourne comme une folle. Je vois les arbres de la forêt qui commencent à danser devant moi... Ils doivent être sacrément heureux pour danser !!! Mais que fêtent-ils donc ?... N'y tenant plus, ivre d'épuisement, haletant de fatigue, je m’accroche à la branche d'un jeune chêne. Je touche mon front : il est bouillant de fièvre, et ma gorge est sèche. Je suis exténué, tout transpirant d’angoisse : ma sueur ruisselle sur mon visage, une sueur fétide, sale, insupportable... Arrêtant un instant ma couse effrénée, incapable de maîtriser la fatigue qui me pèse comme une chape de plomb, me voilà assis au pied de cet arbre, contemplant le triste tableau de ces jambes tendues devant moi... : des jambes écorchées, maculées de croûtes, encore en sang...
Je respire comme une cheminée d’usine, et à chaque respiration, j’ai mal dans les bronches qui râlent de plus en plus bruyamment. A cet instant, j'ai l'impression de ressembler à une marionnette que l'on aurait rangée dans un placard entre deux représentations, les fils à terre : le regard vide, le corps mou, l'esprit moribond. Je me souviens d'un picotement très désagréable sur la main que j’avais laissée traîner sur la mousse verte et humide : c'était une araignée qui entamait une ascension vers mon bras. D’un revers de l’autre main, je l’ai anéantie et transformée en une bouillie sombre qui se perdra au milieu des branchages, feuilles et mottes de terre qui tapissent cette forêt.
Les gouttes de sueur qui ruissellent de partout me donnent l’impression que mille petites bêtes me piétinent. Mille petites bêtes qui nageraient sur cette peau chaude et humide… Mais c’est idiot… pourquoi faire ? Ma peau n’intéresse personne, ici. J’essaie de ne pas penser à ces chatouillis, sinon je crois que mon esprit dérangé par la fièvre me laisserait imaginer que je suis dans le rôle que tenait Yves Montand dans « L’Aveu ». Je l’aimais bien, Montand... Je force mon esprit à se concentrer sur une idée, sur quelque chose pour ne pas sombrer... ni devenir complètement fou... Montand ?, pourquoi pas... Ou penser à quelque chose de reposant. Un champ de coquelicots, par exemple... Non !! non !!... le rouge me rappellerait trop la chaleur de ma fièvre, mon feu intérieur qui me mine... Un conte de fées ? Une jolie histoire ? Pourquoi pas… J'aimerais... mais pour penser à un conte de fée, il faut une princesse. Et elle n'est pas encore près de moi... Pas encore...
Pourquoi mon esprit me guide-t-il toujours vers des couleurs criardes, éreintantes, brûlantes ?… Et puis j’ai de plus en plus soif. Je n’ai pas bu depuis des heures. Mes yeux ont envie de se fermer mais il ne faut pas que je me repose. Non, pas maintenant, c’est trop tôt. Alors, pour ne pas céder au sommeil, je fais mille efforts pour tenter de me redresser... A grand peine, j'arrive à me mettre dans une position à peu près humaine, au prix d'appuis douloureux sur mes genoux déjà écorchés et sanguinolents... Maintenant, l'essentiel est de se convaincre que les quelques instants de pause volés au temps me permettront d’aller plus vite. Plus vite, et plus loin. Une fois debout, mes douleurs, elles aussi, se sont réveillées de toute part, encore plus sournoises, plus brûlantes qu'auparavant...
J'ai mal... Et puis enfin, j'ai pu reprendre mon parcours. Ma croisade. J’ai de plus en plus de mal à sentir certaines parties de mon corps. Je ne veux pas me demander si j’irai jusqu’au bout... Non, ne pas se poser de questions : avancer, sans douter...

Pour m’occuper l’esprit, j’essaie de me rappeler depuis combien de jours je marche… Je ne sais pas exactement, en fait. Depuis des jours et des jours... depuis des semaines... Le plus dur, c’est la faim qui me trucide le ventre... Dans les premiers jours, j’ai épuisé toutes mes ressources, victuailles et eaux. Et aujourd’hui, sans bagages, sans nourriture, sans argent, cela devient encore plus difficile d’avancer. Mais je sais que cette forêt est la dernière... Je le sens. Je sais que derrière ces arbres, c’est la fin du martyr, la fin de ma mort, la renaissance enfin. Encore un effort... Mon pied droit me fait très mal. Depuis hier, la semelle de ma chaussure s’est décollée et peu de chose me protège du sol. Mon pied est blessé, en sang, mais je m’en fiche. Plus rien n’a plus d’importance que mon but à atteindre. Même mes habits devenus des loques infectes me paraissent complètement secondaires.
Je marche... Je marche, encore et toujours...
Mais malgré ma détermination, mon ventre tordu par la douleur et la fièvre exige une autre pause. Je ne peux plus lutter. S'arrêter ici entre ces deux grands chênes... Me coincer entre ces deux troncs et fermer les yeux... Dormir ici, pour la nuit. Oui, c’est bien, ici. Quand je dis « c’est bien », cela veut dire que je me suis rapproché un peu plus de mon but par rapport à l'instant d'avant. Tout le reste n’a absolument plus aucune importance. En un clin d’œil, mes forces m'ont abandonné. A cette seconde, je ne suis presque plus un être vivant. Tout juste un gisant, les bras pendants... en quête d'une résurrection. Puis le noir... Le néant... Aucun rêve, aucune pensée, aucune impression. Rien. Le vide. Exactement le reflet de moi-même.
C’est un cri d’oiseau qui m’a réveillé au jour levant. Je ne sais pas quelle heure il devait être. 5 heures ? 6 heures ? Je ne sais pas, je ne sais plus les heures des humains depuis que j’ai perdu ma montre il y a quelques jours, alors que je buvais de l’eau dans un étang, et qu'elle s’est décrochée de mon poignet pour tomber dans la vase. C’est sûrement cette eau puante et stagnante qui a déclenché cette fièvre. C’est pour cela que je suis dans cet état. Mais il faut bien boire !!… Je suis déjà sûrement très malade, mais maintenant, j'ai peur de devenir complètement fou. Que cette croisade finisse vite !! Que je meurs ou que je revive... Pour moi l'Enfer ou le Paradis... mais plus le Purgatoire... Je n'en peux plus... Disparaître pendant un temps. Pour mieux renaître... Se perdre, pour pouvoir revivre !…

En me traînant pour tenter de me relever, telle une bête en fin de vie, je me suis mis à vomir. De la bile, du sang. Dans l’état où je suis, je ferais peur à des sorcières si elles habitaient dans cette forêt… Comme on dit dans les contes de fées… Mais ce que je vis n’est pas un conte que l’on peut raconter aux enfants. Et je marche... Encore et toujours... Titubant de fatigue, je suis tombé en avant, et je me suis râpé le torse presque entièrement dénudé contre des branches fines au bois affûté. En tombant, ma mâchoire a heurté une pierre aux arêtes saillantes... Mon menton saigne abondamment... Aucune importance. J’ai mal partout : peu importe... Il faut que la bête se relève ! Après quelques ultimes efforts, enfin debout, ma route peut continuer... Ma route... toujours devant moi. Encore la marche... Encore les souffrances... Encore les milliers de poignards qui excitent sournoisement toutes mes plaies...
Soudain, après quelques centaines de mètres, je crois remarquer une route de campagne au loin... La fin de cette forêt ?... Pourvu que ce ne soit pas un mirage, une vision de mon esprit malade... Il faut s’approcher doucement, être très prudent. Se calmer. Se maîtriser. Respirer avec ce qui reste de souffle... Oui !! Oui, pour une fois, ce n'était pas un mirage... Oui, c'est bien un chemin de campagne qui se dessine devant moi... Par chance, à quelques dizaines de mètres à gauche sur cette petite route, je distingue un croisement avec un panneau. Vite... vite... s'approcher de ce panneau pour lire les indications... et voir si mon instinct ne m’a pas trahi.
Il m'a fallu beaucoup de temps pour arriver à lire les mots affichés, à cause de ma vue brouillée, elle aussi, par mon état. Au bout d'un long moment, en déchiffrant les noms inscrits sur le panneau, un souffle rassurant m’a envahi. J’aurais presque eu envie de sourire si mes lèvres n’étaient pas gercées par la soif et par la fièvre qui continue à me marteler la tête…
Non, mon instinct ne m'a pas trahi ; j’y suis presque. C'est pour aujourd'hui... Enfin.... Enfin… Mais j’ai toujours très faim et très soif. Devant moi, une maison. Peut-être celle de l’agriculteur qui s’occupe des grands champs que je distingue à ma droite. Sur le coté, un potager. C’est plus qu’il n’en faut !! Presque un miracle... : je me suis approché en rampant comme un reptile, et me suis jeté, affamé, sur les tomates qui pendaient lourdement à leurs branches. En les croquant sans retenue, c’est un geyser de fraîcheur qui m'a empli la bouche. Jamais je n’avais remarqué que c’était si bon…. J’ai dû en croquer une bonne dizaine, lorsque j’ai entendu les aboiements inquiétants, bien qu'encore lointains, d’un chien qui, à n’en pas douter, m’avait repéré. Ne pas rester. Filer, toujours dans la bonne direction. Comme un animal traqué, comme une proie facile… Mais non, il n’y aura pas d’hallali !!! C’est hors de question : je réussirai...
Il faut que je continue à avancer, à ramper, à marcher... vers la lumière... Enfin, après plusieurs heures de marche difficiles, usantes, éreintantes, inhumaines,... j'ai reconnu son village. La fin du voyage. Continuer... encore... encore un peu... Je ne peux presque plus mettre un pied devant l'autre. Je titube de douleur. Ma vue est en très mauvais état et je n'ai presque plus le sens de l'équilibre. Pour avancer, je dois m'appuyer aux murs, aux arbres... Certains passants me regardent et se retournent sur mon passage. Ils doivent penser que je suis un clochard en sang ; c’est en tout cas ce que doit penser la bourgeoise qui vient de changer de trottoir pour ne pas me croiser. Mais je ne lui en veux pas : je sens tellement mauvais !
Il faut que je me hâte. Je suis sûr que certains croient que je suis un évadé et envisagent d’appeler la police. Mais je m’en fiche. Plus rien n’a d’importance maintenant : je n'ai jamais été si proche de mon but... Malgré ma fièvre et ma fatigue, malgré mes loques, malgré la chaussure que je viens d’abandonner, malgré la faim qui me perfore le ventre, malgré ma puanteur, j’avance. J’avance dans le village. Je reconnais les champs de lin, les maisons en briques rouges. Ma respiration devient de plus en plus bruyante. Mes bronches sont prêtes à lâcher à cause de ma chaleur intérieure qui les tue à grand feu... Un croisement. La rue Louis ***. Je me dirige enfin vers l’endroit où elle habite. Je ralentis le pas.
Je suis dans sa rue. J'ai repéré l'atelier de maçonnerie, juste à coté de chez elle, reconnaissable avec ses parpaings jetés négligemment devant, au ras de la rue, et ses immenses morceaux de treillis soudés entassés les uns sur les autres... Encore quelques mètres... Les derniers mètres. Je m'approche de sa maison. Mais je serais bien incapable de dire quoi que ce soit d'autre sur mon environnement : je suis devenu aveugle à tout ce qui n'est pas elle. Ça y est... J'arrive devant. L'allée en graviers. Je rentre dans son jardin... Je m'arrête. Je regarde à travers la fenêtre. Ce doit être le salon. Je distingue une silhouette en mouvement derrière les rideaux oranges. Est-ce que c’est elle ? Pourvu que ce soit elle !!! Ô Seigneur faîtes que ce soit elle... Que je n'aie pas fait tout ce chemin de Croix pour rien...
Mais j’ai beaucoup de mal à voir, à distinguer les choses qui m'entourent, saoul par la maladie. Je suis en train de chanceler. Je ne sais pas si c’est l’effet de mon imagination, de la fièvre, ou bien le reflet de la réalité, mais la silhouette que je venais de distinguer furtivement de l’autre coté de la vitre, derrière les rideaux oranges, n’est déjà plus là… Elle vient de disparaître. Mais où est-elle allée ? J’arrive à grand peine à me tenir au mur, mais je sais que cet appui va devenir rapidement insuffisant. Mes doigts ont déjà envie de glisser... Allez, encore un peu de courage !
Et c’est alors qu’au moment de chavirer, au moment de sombrer dans le néant, à ce moment précis, j’ai senti des mains m’agripper le bras, des mains fermes mais si douces. Si douces et si rassurantes… Reconnaissables entre mille. Les siennes. Et plus haut, le long de ses bras de soie et de satin, enfin ce visage aux yeux noyés de larmes, qui d'un regard d'amour m’a fait comprendre que mon calvaire était terminé. Aucun mot, aucun bruit... Aucun son. Seulement les sentiments qui passent, comme des fusées de tendresse, par le regard et la douceur de la peau… Enfin ce visage que j’espérais à chaque pas de mon voyage, enfin cette peau qui calmera mes angoisses.

Le temps s'est arrêté.
Alors soudain, comme s'ils sortaient du sol en explosant le trottoir, j’ai entendu cent mille violons jouer la plus douce des musiques. En un instant, j’ai vu le ciel se dégager, les nuages se dissiper, j’ai ressenti le bien-être m’envahir, point d’orgue magnifique pour la symphonie de ma renaissance… En un éclair, j’ai vu Dieu, Jéhovah, et tous les saints se rapprocher de moi, me toucher l’épaule et sourire, satisfaits de mon bien-être. En un instant, je me suis vu il y a vingt siècles sur la croix, au milieu d'un peuple scandant le nom de Barrabas... Et j'ai senti l'épée du centurion me percer le flanc : oui, en cet instant, je suis mort et j'ai ressuscité instantanément au milieu des terres d'Orient, où j'ai vu les hommes poser leurs armes destructrices et s'embrasser loin des chars, mêlant dans leurs étreintes toutes les obédiences et toutes les religions. Là, j'ai senti le souffle de la chaleur du désert de Nubie, les cristaux de sable fouettant mon visage pour le réveiller.
En un millième de seconde, j'ai vécu ce feu d'artifice de sensations mélangées, reflet d'un bonheur indescriptible. Et mon coeur s'est emballé. Il est devenu si gros qu'il est sorti de son logement pour englober tout ce qu'il trouvait sur son passage, des tours de Babel et de Montparnasse, aux jumelles de la nouvelle York qui, comme par magie, se sont reconstruites devant moi, et ont laissé jaillir de leurs milliers de fenêtres ouvertes sur le monde des rais de lumières aux couleurs de l'Amour. D’un coup je me suis senti fort, battant, imbattable, indestructible…
Alors, à ce moment-là, j’ai pu me laisser aller sans résister, laisser mes paupières de plomb recouvrir mes yeux, sans lutter, comme ces lourds rideaux de tissu qui tombent à la fin des pièces grecques dignes des plus grands auteurs antiques. Mais je savais qu’après les saluts, la partition serait différente, et que je me réveillerais pleinement heureux, dans les bras de la femme que j'aime, et que je poursuivrai ma vie dans le bonheur et dans la paix.
06:10 Publié dans ♣ Spleen, ici mots... [2] | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, femme, passion, homme, société





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Commentaires
Ecrit par : Valmont | dimanche, juillet 19, 2009
Magnifique texte Ibid, magnifique.
Un tel Amour est rare...
Je n'ai plus de mots, juste, merci.
Ecrit par : Miss Anis | dimanche, juillet 19, 2009
mon com passera sans doute inaperçu ?
tu me dis souvent que je ne réalise pas combien tu m'aimes ... Là oui ! je réalise mon amour ...
je t'aime, mais il parait si simple et si plat mon "je t'aime" après t'avoir lu !
à très vite
Ecrit par : angèle | lundi, juillet 20, 2009
Que cet Amour vous transporte là où vous le dirigerez avec toute l'attention de ne pas le faire chavirer...
SK
Ecrit par : sev | mardi, juillet 21, 2009
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