lundi, juin 08, 2009
Le chant du cygne
Je l'ai attendue des heures.... mais en vain.... Je peux couper mon téléphone portable, maintenant. Elle ne viendra plus.... : il est trop tard... Alors voilà, la belle histoire est terminée... sans prévenir, comme ça. De façon aussi fulgurante qu'elle avait commencé, au détour d'une nouvelle année...
Je n'ai plus qu'à marcher dans les rues. Seul. Devant, derrière, à gauche ou ailleurs... Partir. Errer. Fuir... Tourner en rond... Peu importe, après tout...
C'est ainsi qu'après de longs instants d'errance dans un Paris gris comme mes pensées, je me suis retrouvé dans une pizzeria minable, entre un arrêt de bus et une pharmacie dont la croix faisait des échos verts sur le trottoir, après la pluie qui était tombée en fin d’après-midi, et qui retombait de plus belle depuis une heure. Je n'ai pas faim. Je me traine de solitude. On m’a installé dans un coin, au bout d’une banquette. Une petite table de rien du tout avec pour seule compagne une chaise vide devant moi. Une chaise vide, vide comme l’absence et le froid. Je n’arrête pas de la regarder, cette chaise vide. J’ai presque envie de lui parler.
Je suis triste. Horriblement triste. Triste à en mourir. Elle me manque éperdument...

Je ne sais même plus ce que j’ai commandé pour dîner. En fait, je ne sais même pas pourquoi je suis rentré là-dedans… : je ne peux rien avaler. Le parfum qui se dégage de l'assiette que vient de m'apporter le serveur ne me procure même plus les douces sensations habituelles. Mon dîner refroidit. Il peut toujours attendre ! Il ne sera jamais aussi froid que ce que je ressens en ce moment dans mon ventre.
« Il vous manque quelque chose, monsieur ? ». Le serveur, par ces simples paroles, m’a rappelé où j’étais. « Non, merci, lui ai-je répondu. Tout va bien ». Alors j’ai ré-attaqué mon plat, comme un ouvrier à la chaîne qui reprend son dur labeur. Sans plaisir.
Un petit bouquet de fleurs est censé agrémenter chaque table. Le mien est un bouquet multicolore, à dominante sombre. Je ne saurais dire ce que c’est au juste, ni même si une odeur quelconque s’en dégage. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sens plus rien. Je ne sens qu’elle, que son parfum que j'imagine, que l'odeur sensuelle de sa peau… Le restaurant est de plus en plus bondé, mais, malgré le bruit, j’ai l’impression d’être seul, dans le vide... Seul : je sais que c’est le mot qui marquera désormais ma vie jusqu’à mon dernier souffle….
J'ai l'impression de faner, loin d'elle. De ne plus exister. De mourir. Je fonds de minute en minute. Je voudrais être dans un petit village de Picardie, et regarder son monument aux morts… pour y lire mon nom inscrit dessus…

Je ne sais qu’une chose : je ne vais pas bien.
J’ai fini la moitié de mon assiette. Ça ira largement. J’ai demandé l’addition au garçon qui s’est empressé d’aller voir le responsable de la salle pour l’informer que ma table aller se libérer. Les affaires sont les affaires… Mais tout ce business me dégoûte. Ça y est, deux jeunes hommes viennent d'entrer et je vois le patron les accueillir avec une avalanche de sourires et leur apprendre qu'une table - la mienne - serait disponible dans quelques instants. Vu leurs manières de s’avancer, je pense qu’il s’agit d’un couple… Les deux jeunes hommes se sourient et dans leurs yeux passe un courant de gentillesse et de douces attentions. C’est écrit sur leurs fronts ! C'est beau...
Il y a peut-être cent personnes dans cette salle bondée. Il me semble entendre des milliers de voix. Je perçois des cris d’enfants... Et pourtant, je vis le supplice du néant. Le supplice de l’absence… Malgré tout ce monde qui grouille autour de moi, je ne vois personne. Parce que je ne peux pas penser à autre chose qu’à elle. Je revois sans relâche ses yeux profonds, je sens sa présence comme si elle était près de moi, avec son parfum si doux. J’ai envie de sa peau, de sa main… Elle me manque ! Elle seule sait me parler. Elle seule sait m'écouter. Elle seule sait me rassurer, sait m'aimer. J’ai envie de l’embrasser, de la caresser, de la prendre dans mes bras, de la sentir tout près de moi. J'ai envie de la chérir...
Vite, sortir d'ici… aller ailleurs !! Je ne sais pas où, mais sortir de ce restaurant où je n'ai pas ma place !! Je tends sans presque y réfléchir un billet au serveur ; il me remercie et s’apprête à me rendre la monnaie ; mais lorsque je lui ai dit qu’il pouvait la garder, il est resté sans voix, tant ce qu’il devait me rendre devait être important. Mais çà n’a aucune espèce d’importance : je m'en fiche comme de ma première chemise. Il faut que je prenne l’air.
En franchissant le seuil, je me suis aperçu que j’étais moite, les cuisses et le dos trempés d’une angoisse froide. Il pleut sans discontinuer mais ce n’est pas grave. Mécaniquement, je pourrais respirer, mais je n’y arrive toujours pas. Je halète. Je suffoque. Je pense que je vais étouffer. Je m’appuie contre un candélabre et les passants se posent des questions en me regardant dans cet état, trempé sous cette pluie battante... Alors je me suis remis à marcher... J'ai de plus en plus mal au ventre, comme si mes entrailles étaient attaquées par un acide impitoyable...
Et c'est là que tout s'est passé. Je n'ai rien vu venir tellement cela a été rapide, mais j'ai entendu. J'ai entendu une voix d'ange hurler mon prénom de tous ses poumons : la voix d'un elfe magique.... Elle, l'amour de ma vie, elle qui avait essayé de me joindre toute la soirée, et moi, pauvre idiot qui avait coupé la sonnerie de mon portable... Oui, c'est elle !
Du trottoir d'en face, Elle m'a aperçu sortir du restaurant. Alors elle s'est mise à hurler. Et moi je suis resté là, tétanisé de surprise et de bonheur devant ce revirement de situation. Je me suis demandé si je rêvais. Si les ingrédients de mon dîner ne contenait pas quelque élixir qui monte à la tête... Mais non. Elle est bel et bien là, à quelques mètres de moi. Trempée jusqu'aux os. Elle avait dû essayer de me trouver dans le quartier, arpentant les rues les unes après les autres, les cafés, les ruelles, les tavernes...
Elle hurlait "je t'aime" de l'autre coté de la rue, et moi j'étais abasourdi. Trempé comme elle. Ma bouche ne pouvait pas s'ouvrir. J'étais devenu une statue de cire.
Encore quelques secondes, juste le temps qu'elle traverse. Juste quelques petits instants avant le feu d'artifice. Avant le bonheur. Avant la vie, tout simplement.
Est-ce que je la mérite vraiment ? Quel crétin je suis ! Si seulement j'avais laissé mon téléphone portable ouvert, on aurait pu parler, et en ce moment nous serions dans les bras l'un de l'autre. Dans un grand lit.
Encore quelques toutes petites secondes.
Et c'est là que tout s'est passé. Je n'ai rien vu venir tellement cela a été brusque. Mais j'ai vu son regard se rapprocher de moi quand elle a commencé à traverser. J'ai vu son visage s'illuminer de plus en plus. Elle avait fait la moitié de la route quand j'ai entendu le crissement des pneus. Et puis l'anéantissement. La voiture qui a déboulé par ma droite, comme une folle. Une petite voiture noire, aux couleurs de la nuit. Comme une fusée d'horreur aux parfums de l'enfer, comme un bolide désarticulé et pénétré de folie meurtrière, cet engin destructeur venait de faucher mon Amour comme on fauche les blés.
La seconde d'après, j'étais accroupi auprès d'elle, en plein milieu de la rue. La voiture l'avait heurtée si fort que sa tête reposait maintenant sur une flaque de sang. Elle ne pouvait presque plus respirer. Des badauds arrivaient par dizaines. Des femmes hurlaient. Un homme est venu derrière moi me mettre la main sur les épaules, me disant "Ne vous inquiétez pas pour votre femme, monsieur, les secours sont prévenus".
Ma femme... C'était donc si visible, que l'on était fait l'un pour l'autre ?
Ma femme... Oui, bien sûr... Alors je me suis dit qu'il fallait le lui demander maintenant. Ne pas attendre davantage. J'avais déjà gaspillé tant de siècles ! Oui, à cette seconde, je me suis lancé, et lui ai demandé de m'épouser. Elle n'a pas répondu. Mais elle a souri. Un sourire qui voulait dire "Oui". Ce sourire qui parlait tant malgré le mutisme qui l'enveloppait... Puis j'ai vu un filet de sang sortir par la commissure de ses lèvres, et j'ai vu son attitude se crisper.
Un passant est allé récupérer une de ses chaussures qui, à cause du choc, avait fait un bon d'horreur et avait atterri de l'autre coté de la rue. Image dérisoire... si dérisoire ! J'ai senti des tiges de fer rouge chatouiller avec un cynisme incalculable toutes mes entrailles. Mais mon ventre torturé par la douleur me faisait moins mal que la vision du tableau que j'avais sous les yeux. J'ai senti une tenaille rouillée me compresser le coeur et la nuque. Une chape de plomb lâchée d'un avion s'est projetée sans retenue sur mes épaules. Je ne pouvais même plus voir, tant les larmes me brouillaient la vue. J'ai commencé à mourir à ce moment-là.
Alors j'ai hurlé "Ne pars pas, reste, je t'aime".... Je criais comme un fou, mêlant mes pleurs à la pluie qui tombait. J'aurais voulu frapper à la porte du Bon Dieu, de Vishnou, d'Allah et des autres pour leur demander, leur supplier à genoux de retourner dans le temps. Juste dix minutes. Ça pouvait être possible, dix petites minutes. Mais les Dieux, dans ces moments-là, sont bien loin. Mes larmes, mes cris, ma blessure, tout s'est révélé impuissant face à la tragédie. Et inutile : en une secousse, elle est partie rejoindre les Anges. Elle est partie en me serrant fort la main. Une main qu'elle n'était toujours pas décidée à lâcher...

Des gens m'ont saisi par les épaules car les secours arrivaient. Trop tard. Un pompier m'a demandé de m'écarter pour l'examiner. Deux hommes m'ont conduit à l'abri de la pluie qui tombait à seaux dans la nuit noire. J'ai regardé, hagard, blanc comme un linge, la tête de ces deux hommes. La tête des gens qui passaient. La tête de ceux qui me dévisageaient en s'expliquant mutuellement que je venais sûrement de perdre quelqu'un de proche. Alors, pourquoi continuer ?
C'est quoi, la vie, sans elle ?
Profitant d'un instant d'inattention de mes gardes du corps improvisés, je me suis enfui à toutes jambes de cet endroit. J'ai couru le long d'un grand boulevard pour regagner une station de métro. Je suis repassé devant le restaurant où j'étais installé peu de temps avant. Puis le métro. En descendant, je savais quel geste suprême je devais accomplir pour la rejoindre. Alors, courir. Ne pas s'arrêter. Sauter par-dessus les barrières de la RATP et plonger sous la première rame venue. Juste à ma gauche, j'ai vu un quai. J'ai entendu un train arriver...
Juste à ma gauche, j'ai vu un quai. J'ai entendu un train arriver. Avant de m'élancer, j'ai ouvert ma main, que j'ai sentie très fort. Cette main qui l'avait accompagnée, il y a quelques minutes de cela seulement, d'un monde à l'autre. Ma paume, qu'elle avait tant serrée, elle sentait encore son odeur. Celui qui allait à mon tour m'accompagner.
Alors... un dernier saut.
...
Un saut de l'ange, pour un saut de la mort. Un saut de l'Amour pour le coeur d'un Ange.
05:42 Publié dans ♣ Spleen, ici mots... [2] | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, passion, femme, homme, tristesse





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Commentaires
Heuuu, pfffffffff....c'est très émouvant, vraiment! C'est énorme...
« Il vous manque quelque chose, monsieur ? » Dit le serveur.
Oui Il manque l'essence de la vie, le moteur ne tourne plus lorsque l'on a perdu son amour...
On peut avoir plein d'histoires de sexe, mais les histoires d'Amour avec un grand A...
Bises
Ecrit par : Miss Anis | lundi, juin 08, 2009
Ecrit par : Bougrenette | lundi, juin 08, 2009
Ecrit par : In virgo veritas | lundi, juin 08, 2009
Ecrit par : La dame du lac | mardi, juin 09, 2009
Ecrit par : La dame du lac | mardi, juin 09, 2009
J'ai pleuré ... merde !!
.... je ne t'abandonne pas.
Ecrit par : angèle | mardi, juin 09, 2009
Ecrit par : Valmont | mardi, juin 09, 2009
baisers
Armandie
Ecrit par : armandie | jeudi, juin 11, 2009
Ecrit par : SC | samedi, juin 13, 2009
Cela me rappelle un reman de Marc Levy, mais j'en ai oublié le titre. Deux amants qui se retrouvent, dans des vies successives. L'un se donne la mort après le décès de l'autre, parce qu'il sait qu'ils revivront.
Belle illustration musicale. Je crois qu'il parle de sa première femme, qu'il a perdu dans un accident de voiture où lui même fut blessé.
B
Ecrit par : petite française | dimanche, juin 14, 2009
Ecrit par : Gicerilla | mardi, juin 16, 2009
Vraiment merci. Un merci plein d'émotion.
Ecrit par : Ibid Norio | mercredi, juin 17, 2009
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