jeudi, juillet 02, 2009

Tourment

Je marche dans un paysage qui change sans arrêts. Comme si je me trouvais sur un gigantesque plateau de théâtre qui tourne de façon aléatoire, et dont les décors évoluent sans cesse. Un instant, la forêt, la seconde d’après, la ville. Ou les égouts. Et pourtant, quelque soit le paysage, je le traverse d’une allure constante, sans trop me poser de questions ni me soucier des obstacles. Quelque soit la direction que je prenne, que je tourne à gauche entre deux chênes ou à droite entre deux camions en stationnement, je me dirige toujours vers un même point, un point fixe qui bouge en même temps que moi, de façon à toujours se trouver en face de moi. Droit devant, tel un aimant qui m’attire. Un destin inéluctable. Une tache blanche qui se rapproche sans cesse à la cadence de mes pas….

Les intempéries ne me gênent pas. Qu’il pleuve ou non, que les serpents se mettent à se dorer au soleil du désert devant moi, que les congères de neige me bloquent le passage, qu’un camion-poubelle s’arrête à tous les porches, rien ne m’arrête : j'avance comme si je ne ressentais ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni la peur. J’avance. J’avance vers un point qui se précise peu à peu. Mon point fixe, je le vois maintenant plus nettement : c’est une voiture de luxe, rutilante, éclatante, éblouissante. Démesurée. Je suis attiré par elle. Quand mon paysage est rural, elle est au loin, en plein champ. Quand il est urbanisé, elle est au beau milieu d’une place ancienne, ceinte d’un ruban de véhicules qui tournent autour en se klaxonnant. J’avance vers elle, mais elle ne se rapproche pas autant que la distance que j’ai parcourue, comme si, en plus, je piétinais en marchant…. Ce qui rend cette quête encore plus pénible….

En plongeant la main dans ma poche, j’ai trouvé des clefs. Certainement celles de cette fameuse voiture.

Mon instinct me dit de ne pas utiliser ce véhicule. Il me dit de fuir, d'arrêter cette marche folle. J’ai peur. Intérieurement, je crie, j’hurle de douleur, mais c'est plus fort que moi... Je n'ai pas d'autre alternative que de m'en approcher... Comme je ne peux maîtriser ni ma trajectoire, ni mon allure, je jette mes clefs à terre dans un marais : c’est le seul geste que je peux encore faire de moi-même. Mais aussitôt, je retrouve un jeu identique dans ma poche. Je les abandonne encore une fois dans un égout, et un autre renaît aussitôt. C’est sans fin.

Je ne maîtrise plus rien. Je me sens automate, robot téléguidé. Je suis tellement malheureux que je ne sens plus mon cœur battre. A son emplacement, j’ai une tâche de sang. Une plaie béante. Mon cœur a été rongé par un acide. Celui de la souffrance. Aussi, tous mes sentiments sont sanglés, muselés, emprisonnés….. je ne sens au plus profond de moi même que le gémissement d’une âme qui supplie d’être entendue. J'ai mal au ventre, à croire que l'acide poursuit son sale travail au plus profond de mes entrailles...

Depuis un instant, j’entends un cri, un hurlement de peine, de chagrin. De malheur. Ce cri semble m’être destiné. Il provient de cette silhouette lointaine qui court vers moi, descendant une colline qui, depuis peu, est devenu un élément constant de mes paysages qui changent de plus en plus vite. Dans ce manège délirant, la colline est toujours là, sauvage ou urbanisée suivant les moments, et la femme se rapproche de moi, avec ses pleurs déployés à cœur perdu... Je l’entends, je la vois, mais je ne peux rien faire d’autre qu’avancer vers cette voiture qui est vraiment tout près maintenant. J'hurle intérieurement, mais mes gémissements sont assourdis. Je les perçois à peine. Je suis au comble de la souffrance.

Je me rapproche encore. Bien que je les aie abandonnés à maintes reprises, j’ai toujours une clef de contact à la main. Impossible de m’en débarrasser. Arrivé à la portière, je reconnais la silhouette qui court vers moi : c’est toi qui descends de la colline, en larmes. Tu hurles, tu pleures, tu cours en me demandant de ne pas partir. Au fond de moi-même, j’ai envie de me jeter dans tes bras, de fuir avec toi, loin, loin, loin... mais cela m’est impossible, comme si j’étais possédé par un démon impitoyable. J’ouvre la porte et je m’installe au volant.

Tu te rapproches, tu arrives, lâchant tes dernières forces dans une supplique pour me garder. Tu es encore à bonne distance de moi... Et à ce moment-là, je réalise que mon corps sent l’essence, et que je prends un gros risque à tourner la clef de contact. Raison de plus que je me hâte. Si je tarde trop et que la voiture explose, tu serais blessée. Et je ne le veux pour rien au monde. Ne pas te faire du mal… même si, et je le sais, mon départ va creuser une grande meurtrissure dans ton cœur fragile, authentique et sincère… Mais la vie ne me donne pas le choix. Partir pour ne plus souffrir... Parce que c’est trop dur… Pas le choix, désolé… C'est au-dessus de mes forces...

La portière s’ouvre. Je rentre dans la voiture et claque la porte. Là je sens mes entrailles se déchirer, et un liquide pestilentiel en sortir. Un mélange d'essence et d'acide qui coule de mon ventre sur le beau fauteuil en cuir. Un mélange qui sent une angoisse terrible, une angoisse tueuse, une angoisse tourmentée. Je sais ce qui m'attend... Vite, tourner la clef…. Tu te rapproches…. Vite... démarrer au plus vite !!! On ne peut plus rien pour moi. C’est trop tard. Pour moi c’est foutu.

Je n’ai pas eu le temps de réaliser ce qui s’est réellement passé. Il y a certainement eu des flammes immenses et le brasier s’est élancé dans les airs. La couleur rouge orangée s’est reflétée dans tes larmes, mais heureusement, tu étais suffisamment loin pour ne pas être prise dans l’explosion. Ainsi est partie la voiture et son contenu. Partie dans les airs, dans le dernier cri de ta voix bouleversée déchirant le tapis de cendres grises, blanches et noires. Dans ton cri d'une douleur infinie. Tout est parti en fumée comme le souvenir, comme cette impression d’avoir vécu quelque chose de magnifique. D’exceptionnel. D’unique.

La mort a été douce et belle. Le prolongement absolu de la souffrance, lorsque celle-ci devient trop dure à supporter. Mais mon dernier regard aura été pour toi. Et quoi espérer de plus beau, de plus doux, en guise de viatique pour un au-delà où je continuerai à t’aimer, voguant sans fin sur mon nuage de solitude qui sera mon lit pour la nuit des temps... Un nuage de solitude dont le seuil ne pourra être franchi que par ces anges aux ailes blanches et lumineuses, ces anges excités de me rencontrer, rien que pour me parler de toi...


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Trackback par : ゆうちゅうぶ|わくわく動画 | vendredi, septembre 18, 2009

Commentaires

C'est noir, et de me dire encore une fois (ça devient une habitude ici) que l'amour ne mérite pas la mort. Faut détourner l'attention des tourments en restant vivants :-) bises

Ecrit par : Bougrenette | jeudi, juillet 02, 2009

C'est curieux, à te lire, j'ai la sensation que pour toi, la mort rend l'amour immortel. Qu'elle le fixe dans l'éternité. Ce n'est pas un moindre paradoxe, tu ne trouves pas ?

S'il n'y a plus personne pour se rendre compte de cet amour, comment peut il être immortel ? Comment peut-il seulement exister ? Ce n'est pas un objet qui a une existence par lui-même. C'est un sentiment, un fait, ce sont donc les protagoniste qui en créent l'existence. Dès lors qu'il n'y a plus personne pour en fixer la réalité, il n'existe plus.

Comme pour les faits historiques : Des milliers de choses se sont déroulées qui n'ont aujourd'hui plus aucune existence. Les seules qui conservent une réalité, ce sont celles dont on se souvient. C'est la mémoire qui apporte l'éternité. Mais la mémoire à besoin du vivant pour être transmise, pas de la mort.

Ecrit par : Oyà la Guèpe | jeudi, juillet 02, 2009

ce texte, ta plume, c'est très touchant...
Le bonheur de l'amour ne veut pas dire "ne plus souffrir".... c'est bien le contraire...
le principal est de doser, de prendre conscience de chaque chose, de la chance qui nous enveloppe. Le ciel bleu et le ciel gris ne sont pas dissociables, ils nous accompagnent tout au long de notre chemin qu'est notre vie : belle et dure à la fois !
j'ai pleins de choses à te dire.. je n'ai pas encore eu (pris) le temps de le faire mais je ne t'oublie pas !!

SK

Ecrit par : sev | samedi, juillet 04, 2009

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