« Une nouvelle Jeanne d'Arc | Page d'accueil | En nuisette... »
dimanche, juin 01, 2008
Gaétan Babeux
L’oublié… c’est ainsi qu’on l’a toujours qualifié… oublié des hommes, oublié des femmes, oublié des gens. Alors à force de ressentir l’oubli, il s’est oublié lui-même, dans un cercle de déchéance dans lequel il s’est pris un jour les pieds… et dont il n’est jamais ressorti.
L’oublié… c’est ainsi qu’on le nomme, lui, considéré par tous comme l’éternel raté de la famille, si marginal par rapport à son frère Edwin. Son frère, celui qui a réussi…
Alors retrouvons Gaétan Babeux en ce dimanche de brocante, marchant près du vieux tilleul. Il est là, Gaétan, là, sur la place du village.

Depuis très tôt ce matin il est là, le regard dans le vide. Depuis les aurores il fait semblant de s’intéresser à ce qui l’entoure, l’air absent.
Il se fait surtout croire que l’on s’intéresse à lui. Car en vérité c’est un sentiment dont il a fait son deuil depuis longtemps… Alors il se contente d'imaginer qu’il sert à quelque chose. Qu’il est utile.
L’oublié… c’est ainsi qu’on le nomme.
Et en ce matin de ce dimanche de brocante, il erre, solitaire, dans son vieux jeans usé, dans sa veste râpée, sa veste d’occasion aux couleurs grises de son cœur, dans sa chemise bleue claire assombrie par la saleté....
Oui, il erre, seul. Il erre parmi les leves-tôt qui installent leurs tréteaux, comme si il était à la recherche d’une bonne affaire… mais pour pouvoir faire une bonne affaire, il faudrait être nanti, ce qu’il n’est pas… C'est pourquoi il se contente de promener sa carcasse d’homme raté au milieu des familles normales toutes excitées de pouvoir faire enfin « la brocante annuelle du village »…
Son regard croise cette petite fille, aux cheveux clairs, et qui court après son grand frère en l’appelant « Thierry, Thierry, rend-moi mon pompon que tu m’as pris »…. Il croise ce couple d’amoureux, venu très tôt chercher parmi les ventes proposées de quoi meubler leur maison, ce couple dont la femme veut à tout prix trouver, ce dimanche, des bibelots anciens mais rouges, en harmonie avec sa cuisine…
Plus à droite, il voit ce jeune homme proposer à la vente ses souvenirs de vacances en Asie, avec un écriteau plaisantin « Toute l’Inde est ici »…
Gaétan Babeux, lui, l’oublié, celui qui semble transparent ici, sans prise avec son entourage. Lui, qui a peut-être un jour été un homme mais qui aujourd’hui ne ressemble plus à rien. Si ce n’est à un paumé en loques, à un clandestin de la vie, un zappé du bonheur…. Gaétan Babeux, l’oublié.

Dans ses errements, traînant ses vielles chaussures molles (les seules compatibles avec l’état calamiteux de ses pieds), il s’arrêta devant ce marchand-d'un-jour qui proposait des tableaux, croquis, sous-verres, glanés çà et là dans l'année et mis en vente à cette occasion. Pourquoi Gaétan s’est-il arrêté ici, à cet instant, devant lui…. Il n’en sait rien. Mais ce qu’il sait, c’est que son intuition lui a demandé de le faire.
Guettant chaque mouvement de ce vendeur du dimanche, il fût subitement attiré par un sous-verre tout juste installé, représentant un femme nue, de dos. Pourquoi cet tableau-là ? peut-être parce qu’il se dégageait de ce dessin une puissance de magie, de tendre pudeur, de sensibilité qui n’était pas ordinaire… Parce que cette femme, de dos, rayonnait d’une authenticité éclatante et qu’il se dit que le dessinateur a vraiment beaucoup de talent….. Sentant l’âme de l'artiste transcender sa plume pour éclater au grand jour dans cette silhouette, Gaétan décida de s’approcher de la table pour voir de plus près cette œuvre, se rendre compte… peut-être même la toucher ? la saisir ? C’était sans compter l’agressivité d’un vendeur apeuré par l’état de présentation hors-normes de cet hôte qui, s’il restait là, pourrait devenir encombrant et préjudiciable pour les potentiels autres acheteurs…
« On ne touche pas » ! meugla le jeune homme, haut et fort, pour se faire entendre de tous. « On ne touche pas » !… Et le sage et bon Gaétan, oublié de tous, se rappela soudainement que pour son apparence, il ne serait oublié à la seule condition qu’il passe à distance hygiénique et convenue des autres hommes…
Une distance convenue… C’est quoi, une distance convenue ? C’est loin des autres, tout simplement. Et alors, encore une fois, Gaétan choisit de s’éloigner, courbant l’échine, respectueux (on ne sait pas pourquoi), poli (on ne sait pas non plus pourquoi), et en souriant presque…
Et c’est là, à cet instant précis qu’il se passa quelque chose de spectaculaire… quelque chose de fou…, de sur-réaliste. La femme du tableau se mit à bouger… Elle leva tout doucement un bras en direction du ciel… Mais… mais c’est impossible… C’est un dessin… Comment un dessin pourrait bouger…?....
« Elle bouge ! » cria-t-il… « Barre-toi, t’es déjà bourré, papy à cette heure ? », lui répondit le vendeur qui finissait de préparer ses produits à la vente….
Mais non, il ne rêvait pas. Il eut juste le temps de voir cette femme lever un doigt vers un endroit précis, comme si elle voulait lui montrer quelque chose… avant d’être chassé par le vendeur avec pertes et fracas…
Mais il n’avait pas rêvé, il n’avait pas bu. Cette femme, sur le croquis, avait vraiment bougé… Elle a bien remué ses fesses pour attirer son attention, puis levé son doigt en direction du chemin, là-bas, celui qui mène à la piscine….
Suivant son intuition, Gaétan prit çà comme un signe. Et il décida de s’y rendre. Comme s’il s’agissait d’une demande du destin qui avait besoin de lui, là, à ce moment-là. Maintenant.
Il s’y dirigea à pas rapides, ne sachant pas pourquoi il y allait, ne sachant pas si c’était ce qu’il devait faire, mais il y alla. Contournant l’entrée, il entra dans le petit parc, et regarda par la vitre. Il n’aurait pas été surpris que la piscine fût vide, les rares matinaux s’étant attachés à se promener entre les rangs de la brocante, cette festivité annuelle qui attirait de plus en plus de badauds.
Mais en regardant de près, à travers la vitre, il vit quelque chose bouger à l’intérieur. Gaétan colla son visage pour mieux voir. Mais oui, c’est une main qui dépasse. Un main dans l’eau !
« C’est une main qui dépasse ? Bon sang, mais quelqu’un est en train de se noyer ! » ... Il voulut crier pour alerter quelqu’un , mais il n’y avait personne ; il était seul, seul à contempler quelqu’un en train de se noyer de l’autre coté de la vitre.
Il fallait qu’il fasse quelque chose. Le moment pour lui, ce raté de la vie, ce marginal oublié, de sortir de l’ombre et faire quelque chose de bien… Enfin…
Alors il entreprit de tambouriner à la vitre mais au moment où son poing toucha la vitre, il se mit à la traverser, comme si elle était devenue un voile transparent. N’étant pas au bout de ses surprises, il se trouva ainsi comme par magie de l’autre coté de la vitre, dans cet intérieur surchauffé par l'eau chlorée. Et il s’approcha de l’eau. Oui, il vit une main qui dépassait, comme si elle allait se noyer… je dis « elle » car effectivement, c’était une femme…
Il fallait faire vite. Cette femme avait du avoir une crampe en plein milieu d’une de ses traversées, et elle allait mourir s’il ne faisait rien. Elle n’était pas très loin du bord, alors il se baissa, Gaétan Babeux. Lui, l’oublié, le loup solitaire, le raté du bonheur… celui qui ne savait même pas nager… Il se baissa tant qu’il pût et tendit jusqu’à la limite son bras et sa main attrapa enfin la nageuse à bout de force.
Et là, la magie du contact fit son œuvre. La femme ainsi ramenée vers le bord pût sortir de l’eau et enfin respirer. Elle était jeune, belle. Elle était nue, désirable. Et ils se sourirent. Oui, elle lui sourit, à lui à qui plus personne n’avait souri depuis si longtemps…. Et il sentit son cœur battre de fierté, parce que cette femme l’avait changé. Parce que grâce à elle, il serait quelqu’un d’autre. Définitivement. Et il se senti grand. Grand grâce à elle. Il l’aida à se redresser complètement, et maintint ses mains dans les siennes. Juste comme çà, doucement... Il vit ainsi de plus près cette jeune femme au visage exceptionnellement beau et fin, expressif et doux. D'un regard gorgé de générosité et de tendresse. Et là, il sentit son corps se ragaillardir, ses vêtements changer, comme par magie. Devenir beaux. Devenir propres.
Le regard de Gaétan fût à ce moment attiré vers le haut. Sans lâcher cette magnifique naïade, il vit le toit de la piscine disparaître et s’ouvrir vers un ciel enchanté. La voûte céleste changea de couleur et devint de feu. Et tous les deux furent plongés dans une douce lumière orangée.

Ils virent dans le ciel comme les lumières d’une autre ville, une ville inconnue où tout serait plus simple. Une ville aux lumignons verts qui crépitaient et dansaient comme dansent les gens heureux.
L’orange, cette teinte de la puissance des Dieux du ciel qui semblaient ainsi offrir un signe de remerciement à Gaétan Babeux. Gaétan Babeux, jadis appelé l’oublié, et qui à cette seconde, tenant la main à cette fée sortie des eaux, venait d’être rattrapé par la vie.
Orange… cette couleur chaude du bonheur et de la sérénité intérieure qu’il venait de retrouver… cette couleur dont le nom marie si justement l’éclat de l'or qui a illuminé le sourire d’un ange…
22:16 Publié dans ♣ La famille Babeux | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : société, femme, tendresse, poésie, littérature, ecriture


Commentaires
Jolie morale que celle de cette histoire !! Un vrai plaisir que de découvrir ce Gaétan ... Des comme lui , il y en a tant ! Un sourire , un bonjour réchauffe tellement le coeur de ces personnes qui ont été ou voulu être et qui , sur un coup du sort se retrouvent en marge d'une société puante d'égoïsme ...
Ecrit par : manue | lundi, juin 02, 2008
On attend la suite du feuilleton des Babeux !
Ecrit par : emanu124 | lundi, juin 02, 2008
Ne jamais se détourner de quiconque car forcément... un jour ou l'autre, à un passage de notre vie, une âme de coeur sera là pour vous, celle dont on ne s'attend pas, celle peut-être même que vous avez chassée... alors il faut toujours ouvrir les yeux et s'apercevoir que le plus heureux des hommes n'est pas forcément le plus envieux. Laisser de temps à autre la lucidité de côté : Rêves et espoir resteront les plus beaux trésors !...
Big SK Ibid ;)
Ecrit par : sev | mardi, juin 03, 2008
Une bien belle histoire, un homme, une femme, un ange, une fée, c'est doux, cruel comme la vie sait souvent l'être, à croire qu'il faut savoir souffrir pour réaliser pleinement les bonheurs qui passent. J'applaudis, magnifique.
Ecrit par : Bougrenette | jeudi, juin 05, 2008
Ecrire un commentaire